Berthe Tournebize, où l’attachement aux Mélèzes…

Mme Tournebize nous accueille au pied levé dans sa petite cuisine en RDC, devant la mairie de Job. On nous avait transmis son contact en nous la présentant comme une mémoire vive des Mélèzes où elle a travaillé pendant de nombreuses années. Elle se prête à l’entretien et commence par nous raconter son Parcours. Originaire de Valcivières, un village de 300 habitants situé à quelques kilomètres, l’arrivée à Job l’a impressionnée. C’est la vie d’un gros bourg très vivant qu’elle a beaucoup apprécié.

« Je suis Cheverande, et mon fils est né à Valcivières d’ailleurs. J’étais encore là-haut, après on est descendu dans cette maison à mon mari… j’ai toujours habité là. Il travaillait à l’UCLAF et moi je travaillais là haut. Je suis rentrée en 59 aux Mélèzes. En 57 j’ai fait une période à l’UCLAF (usine de Vertolaye). Aux Mélèzes, il y avait les titulaires. Quand je suis rentrée, on était « saisonnières », ils appelaient ça ! Alors on travaillait quelques mois l’été pour faire les remplacements, mais que quelques mois. (…) À côté j’avais mes enfants, et je faisais des chapelets. Mais ça ne gagnait pas beaucoup, on n’était pas riches ! Il y avait une dame qui les distribuait là, ils y en avaient même plusieurs ! Je faisais des chapelets, enfin ça ne gagnait rien, mais on se cramponnait parce que la vie n’était pas facile ! »

Elle nous parle de sa carrière aux Mélèzes.

« Oooh je suis passée dans tous les services. Parce que vous comprenez une personne comme moi ! On faisait les remplacements des congés annuels, des congés de la semaine, dans chaque poste. Alors j’allais travailler  aux salles à manger qui étaient au-dessus,  je faisais des remplacements dans la cuisine, le lendemain, remplacements dans les salles à manger… J’ai travaillé dans les pavillons mais pas beaucoup beaucoup. Il y avait des abonnés. (…) Après, quand j’étais plus importante, j’ai été tout derrière, la maison basse là-haut, chez les tous petits. C’est ma maison là bas !! (rire) (…) C’est le PACLE on appelait, le pavillon d’accueil. Au début on faisait les lazarets (pour la mise en quarantaine) et après il y avait les tous petits. Les petits rentraient à 3 ans et on les gardait là-haut, on ne les descendait pas… Ils étaient trop petits. Ils étaient là de 3 à 5 ans et puis s’ils restaient plus, ils allaient en collectivité avec les grands en bas. Donc j’étais avec ces tout petits enfants à partir de 3 ans. Tous des cas sociaux, bonnes gens ! C’était des pauvres petits ! Il y en avait qui étaient jetés, d’autres que les parents n’arrivaient pas à s’en occuper, ou certains qui avaient une maladie… C’était des enfants sous-alimentés ou un peu malades et alors c’était pris en charge ça par la sécurité sociale. Ils avaient des prises en charge et ils les mettaient-là. Il y en avait qui restaient que 3 mois, ils se fortifiaient un peu, puis ils partaient, d’autres qui restaient 6 mois ça dépend. (…) Ah les premiers temps c’était dur, et après ils s’habituaient entre eux, ils s’habituaient avec le personnel, avec nous…  Le soir quand je remontais à mon travail à 17 h s’ils étaient dehors, quand ils se promenaient et qu’ils me voyaient monter, ils couraient, ils couraient pour venir me faire des bisous… »

Nous lui demandons comment se passait l’éducation des enfants.

« Mais il y avait une institutrice ou une éducatrice qui venait leur faire école dans le bâtiment… au début ça n’existait pas et puis après il y a eu une rallonge là, une qui venait leur faire école qui était de mon âge d’ailleurs, il y a longtemps qu’elle est décédée et elle venait les éduquer un peu, les apprendre à faire quelques choses… »

« Ils n’étaient pas malheureux, on les soignait bien. On faisait bien ce qu’on pouvait, mais il y en avait qui s’habituaient mieux que d’autres. Parce qu’il y en avait quand il fallait repartir chez les parents ça criait, ça pleurait. Ils ne voulaient pas repartir chez eux, ça on a vu ça nous que les parents venaient les chercher et ils criaient là haut ! Ah bonnes gens, ils ne voulaient pas s’en aller ! Il y en avait qui étaient mal traités ! » (…) « Il y en avait bien qui étaient tout maigrelous, mais ils n’avaient pas plus que les autres, et ils avaient à leur faim. Les repas se faisaient en cuisine. D’ailleurs j’ai mon fils qui a été cuisinier là haut, oui il a été cuisinier. Alors nous on leur ramener leur gamelle. C’était de la bonne nourriture mais il y avait ce qui voulait manger d’autres qui ne mangeait pas ça il n’y avait pas d’appétit… enfin on les forçait. Ils fallaient qu’ils finissent leur assiette, le petit bout de pain je leur mettais comme ça… des fois il restait sur la table, je devais dire « finis ton pain ! »

 

Elle nous retrace l’emploi du temps.

« C’était se lever à 7h30 le matin, à 8h j’arrivais moi c’était le petit-déjeuner. Après c’était l’école quand il y avait l’école. Ils mangeaient à 11h30. Nous le personnel, moi je mangeais sur place, mais à 12h et après à 13 h là ils faisaient la sieste jusqu’à 15h h peut être et après ils se promenaient ou ils jouaient. Il y avait les monitrices, les monitrices les faisaient promener. Après le soir ils mangeaient à 18h30 et puis c’était la nuit bien sûr.

« Et puis tous les premiers dimanches du mois il y avait la visite des parents, ceux qui voulaient venir. Et le directeur (qui était docteur) les recevait les parents s’ils voulaient lui parler. Tous les premiers dimanches du mois. Il y avait dans le bâtiment en bas là où il y a la maison de retraite là, il y avait une grande salle, là on la nettoyait. A la réunion des parents, ils pouvaient se promener avec les enfants la journée, et ils voyaient le directeur docteur. (…) Les enfants ne sortaient pas beaucoup non, ils ne sortaient pas beaucoup à l’extérieur, de peur des maladies, des microbes des je ne sais pas quoi… mais enfin ils faisaient bien quand même quelques promenades. Mais ils avaient de quoi faire là-haut c’est tellement grand ! Il y a de l’espace. Ah oui oui !! »

Nous découvrons avec elle l’attachement que pouvaient avoir les membres du personnel avec les enfants.

« Certains oui, certains, ooh il y avait une petite que j’aimais trop, oh je m’y étais attaché elle était restait pendant 3 ans. Qu’est ce que j’ai pleuré. Et j’y pense encore, elle s’appelait Elizabeth. Elle était sur paris, elle était d’une famille nombreuse elle était sur paris, c’était Elizabeth Ludovski… (…) C’était une gamine, elle aurait maintenant […] Moi je suis partie en retraite en 83 et alors c’était beaucoup avant. C’est quand j’étais là haut dans les bâtiments, et alors peut être en 72 quand j’étais titulaire. Elle habitait Avenue Laennec à Paris. Non et non parce qu’il n’y avait pas la possibilité, la mère était seule, ils étaient nombreux d’enfants, c’était une pauvre petite. Mais j’aimais beaucoup cette petite enfant et elle aussi bonnes gens, le soir quand je partais elle pleurait. Ce n’était pas toujours la joie, non… (…) Ah oui j’aimais bien ça ! j’aimais bien !! Pour Noël on le faisait toujours dans le coin ou l’on était il y en avait qui recevait des colis de leurs parents d’autres qui ne recevaient rien, mais on leur donnait toujours un Noël alors moi j’aurais bien aimé être chez moi dans ma famille, mais je demandais tout le temps à travailler le jour de Noël pour être avec mes petits ! ».

Elle évoque aussi le rapport à l’hygiène.

« Oh c’était propre, c’était entretenu c’était propre c’était bien, ah oui ah oui ! Dans le grand bâtiment en bas il y avait des dames là qui avaient chacune leur bâtiment les grands pavillons là, et en haut l’infirmerie il y avait deux infirmières qui soignaient les enfants tous les matins, le Docteur qui y allait tous les jours le matin et le soir faire les visites avec les infirmières. Ah c’était bien ! On y gagnait bien sa vie. »

« Cette quarantaine on le faisait parce que les enfants ils arrivaient, et alors pour les microbes… Et alors je vous explique, il y avait deux cotés, d’un coté il y avait quelques enfants avec leur monitrice et de l’autre coté quelques enfants avec leur monitrice, et alors il ne fallait pas qu’ils se mélangent ! alors entre les deux, ça faisait un petit hall. Il y avait une petite cuvette d’eau parce qu’à chaque fois qu’on y allait, il fallait qu’on se lave les mains dans cette cuvette d’eau. Donc les enfants ne se voyaient pas, et les monitrices non plus. Alors pour celles qui servaient comme moi, il y avait des blouses blanches, une blouse de chaque côté. Donc il fallait quitter sa blouse au milieu pour reprendre l’autre pour aller de l’autre coté, ouuuhh ce bazar !  Après ça le lazaret, (…) on en parlait avec Guy, quand elle était en quarantaine la monitrice, personne ne pouvait la remplacer. Elle ne pouvait pas descendre en collectivité en bas, elle n’avait pas le droit pour ne pas porter les maladies. C’était exagéré, mais quand il y avait une épidémie, il fallait pouvoir les gérer. Et alors cette monitrice restait en haut pendant 3 semaines, 21 jours là-haut. Elle mangeait sur place et n’avait pas de contact. Il ne fallait pas se laisser prendre parce que si les infirmières arrivaient on se prenait une charge si le Dc Martineau arrivait halala ! Pour vous dire que c’était assez strict quand même ! »

Nous finissons par parler de la vie du bourg et comprenons la difficulté pour Mme Tournebize de voir se transformer et s’effondrer ses repères….

« Chez moi à Valcivière je n’étais même pas dans le bourg, j’étais dans un village, d’une maison isolée plus haut. Tant dis que là j’arrivais dans le bourg. Il y avait du monde, c’était habité partout partout même les tout petits petits logements les gens s’en contentaient. […] la maison dans le coin un peu tordu la c’était les parents de Mme Rage, mais je me rappelle avant c’était des Belges, mais Mme rage avait acheté cette maison… et je les aimaient bien ces gens et puis elle a été vendu il y a 3 /4 ans. Mais bon c’est une personne seule. […] oui et puis là il y a une boucherie mais c’est un boucher qui vient et qui s’en va le soir… c’était des gens du pays maintenant ça habite en bas là. Alors c’était familial parce que je discutais avec la bouchère, on avait toujours quelque chose à dire, maintenant c’est différent quand c’est quelqu’un qui s’en va… Il y avait 3 boulangers à Job donc tout ça c’est mort, tout ça c’est mort ! ça faisait 75 ans que je suis là donc on a vu tourner, ce sont des souvenirs anciens ! »

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